Avicenne (vers 980 – 1037)
Résumé rapide
Avicenne (vers 980 – 1037) est un médecin figure majeure de l'histoire. Né à Afshana, près de Boukhara (actuel Ouzbékistan), Avicenne a marqué son époque par rédaction du canon de la médecine, somme en cinq livres enseignée dans les facultés européennes jusqu'au xviie siècle.
Veloso Salgado, « La médecine arabe » (Avicenne), vers 1906 — NOVA Medical School, Faculdade de Ciências Médicas, Lisbonne — domaine public (Wikimedia Commons)
Naissance
980 Afshana, près de Boukhara (actuel Ouzbékistan)
Décès
1037 Hamadan (actuel Iran)
Nationalité
Persan
Occupations
Biographie complète
Une Enfance A Boukhara
Abu Ali al-Husayn ibn Abd Allah ibn Sina naît vers 980 à Afshana, village proche de Boukhara, capitale de l'émirat samanide. Son père, originaire de Balkh, administre pour les Samanides un district voisin ; sa mère, Sitara, est d'Afshana. La famille s'installe bientôt à Boukhara. Presque tout ce qu'on sait de ces années vient d'une autobiographie que le savant dicta plus tard à son disciple Juzjani : un récit de prodige, construit pour montrer un esprit qui apprend seul, et qu'il faut lire comme tel. Selon ce texte, il connaît le Coran et une bonne part de la littérature arabe à dix ans. Il apprend le calcul indien auprès d'un marchand de légumes, le droit auprès d'un ascète, la logique avec un maître, al-Natili, qu'il dépasse vite au point de lui expliquer les problèmes au lieu de les recevoir. Des prédicateurs ismaéliens fréquentent la maison paternelle ; il les écoute discuter de l'âme et de l'intellect sans adhérer à leur doctrine.
La Medecine et la Bibliotheque des Samanides
Vers seize ans, il se met à la médecine, qu'il juge, dit-il, « pas une science difficile », et commence à soigner. La métaphysique lui résiste davantage : il lit quarante fois la Métaphysique d'Aristote, la sait par cœur et n'en saisit pas le propos, jusqu'au jour où un libraire lui cède pour trois dirhams un petit commentaire d'al-Farabi qui lui ouvre le texte. Vers dix-sept ans, il est appelé au chevet de l'émir Nuh ibn Mansur, que les médecins de cour ne parviennent pas à guérir. En récompense, il obtient l'accès à la bibliothèque des Samanides, une suite de salles classées par disciplines où il trouve, écrit-il, des livres dont beaucoup n'avaient jamais entendu le titre. À dix-huit ans, assure l'autobiographie, il avait fait le tour des sciences de son temps. C'est aussi de ces années que date sa correspondance avec al-Biruni, savant de son âge, qui lui adresse des objections serrées sur la physique d'Aristote : un échange de questions et de réponses qui a été conservé.
L Errance Entre les Cours
La sécurité de Boukhara ne dure pas. En 999, les Qarakhanides prennent la ville et l'émirat samanide s'effondre ; peu après, vers 1002, le père d'Ibn Sina meurt. Le jeune homme part pour Gurganj, capitale du Khwarezm, où les émirs mamounides entretiennent une cour savante et lui versent une pension. Vers 1012, il quitte le Khwarezm ; un récit postérieur d'un siècle, celui de Nizami Arudi, attribue ce départ à une convocation de Mahmud de Ghazni qu'il aurait voulu fuir, mais l'autobiographie n'en dit rien. Il erre alors de ville en ville dans le Khorassan, puis gagne Gorgan, espérant la protection de l'émir Qabus, lettré réputé, qui est déposé et meurt avant qu'il n'arrive. C'est à Gorgan qu'Abu Ubayd al-Juzjani le rejoint, pour ne plus le quitter pendant vingt-cinq ans : son élève, son secrétaire et, après sa mort, son biographe. Un protecteur local lui offre une maison ; il y commence le Canon de la médecine.
Hamadan le Medecin Vizir
Après un passage à Rayy, où il soigne le jeune émir bouyide Majd al-Dawla d'une mélancolie, et une halte à Qazvin, Ibn Sina s'établit vers 1015 à Hamadan, à la cour d'un autre Bouyide, Shams al-Dawla. Il le traite d'une colique, entre dans son entourage et devient son vizir. L'expérience politique tourne mal : les troupes se mutinent contre lui, pillent sa maison et exigent sa mort. L'émir refuse de le livrer mais l'éloigne ; Ibn Sina se cache quarante jours chez un ami, puis il est rappelé quand la colique de l'émir reprend, et rétabli dans sa charge. Ces années sont les plus fécondes. Juzjani décrit leur emploi : le jour au service de l'État, la nuit à l'enseignement, les élèves lisant à tour de rôle des passages du Livre de la guérison et du Canon, avant que la soirée ne s'achève en musique et en vin. C'est à la demande de Juzjani qu'il entreprend alors le Livre de la guérison, vaste commentaire de l'ensemble de la philosophie aristotélicienne, qu'il rédige parfois à raison de cinquante feuillets par jour.
La Forteresse de Fardajan
Shams al-Dawla meurt vers 1021. Ibn Sina refuse de servir son fils et successeur, et engage une correspondance secrète avec Ala al-Dawla, émir kakouyide d'Ispahan. La lettre est découverte ; il est arrêté et enfermé quatre mois dans la forteresse de Fardajan, près de Hamadan. Il y écrit, selon Juzjani, plusieurs ouvrages, dont un traité sur la colique, un abrégé de philosophie intitulé La Guidance et le récit allégorique Hayy ibn Yaqzan, où un vieillard incarne l'intellect qui guide l'âme. Libéré après les remous militaires de 1023, il reste encore un temps à Hamadan, puis s'enfuit, vers 1024, déguisé en soufi, avec Juzjani, son frère et deux serviteurs. Ils gagnent Ispahan, où Ala al-Dawla l'accueille avec les égards dus à un savant célèbre. L'épisode illustre la condition qui fut la sienne toute sa vie : un auteur dont l'œuvre dépendait de la survie d'un prince, et dont la liberté tenait à l'issue de rivalités entre dynasties.
Ispahan et les Dernieres Annees
À Ispahan, Ibn Sina passe ses treize dernières années dans une stabilité qu'il n'avait jamais connue. L'émir réunit chaque vendredi soir des savants autour de lui ; Ibn Sina y domine les débats. Il achève le Livre de la guérison, en tire un abrégé, Le Salut, et rédige pour son protecteur, en persan, le Livre de science pour Ala al-Dawla, l'un des premiers exposés de philosophie dans cette langue. À la demande de l'émir, il entreprend aussi des observations astronomiques pour corriger les tables en usage et conçoit pour cela un instrument. Vers 1030, les troupes ghaznévides du sultan Masud prennent Ispahan ; ses bagages sont pillés et plusieurs manuscrits perdus, dont un ouvrage en plusieurs volumes, Le Jugement équitable, où il arbitrait entre les commentateurs d'Aristote. Ses derniers écrits, dont Les Directives et remarques, adoptent une forme plus resserrée, presque allusive. En 1037, il accompagne l'émir en campagne vers Hamadan, est repris d'une colique qu'il soigne lui-même trop rudement, et meurt en juin à Hamadan, où il est enterré.
Le Canon de la Medecine
Le Canon de la médecine, achevé à Hamadan, est une somme en cinq livres : les principes généraux de la médecine, les remèdes simples, les maladies propres à chaque organe de la tête aux pieds, les affections qui touchent tout le corps comme les fièvres, et les remèdes composés. Ibn Sina y ordonne l'héritage de Galien et d'Hippocrate, transmis par les traductions arabes, en y ajoutant ce qu'avaient écrit les médecins de langue arabe, dont al-Razi. Il ne se contente pas de compiler : le deuxième livre énonce les conditions auxquelles un remède doit être éprouvé pour qu'on puisse lui attribuer un effet, en le testant sur une maladie simple, à une dose mesurée, sur plusieurs cas et en observant la constance du résultat. Traduit en latin à Tolède au XIIe siècle par Gérard de Crémone, le Canon devient le manuel de référence des facultés européennes et y reste enseigné jusqu'au XVIIe siècle. C'est contre cette autorité que Paracelse, en 1527 à Bâle, jette symboliquement au feu les ouvrages de Galien et d'Avicenne. Dante, lui, avait placé Avicenne aux Limbes, entre Hippocrate et Galien.
Le Livre de la Guerison et L Homme Volant
Le Livre de la guérison (al-Shifa), dont le titre parle de guérir l'âme de l'ignorance, couvre la logique, les sciences de la nature, les mathématiques, musique comprise, et la métaphysique. Ibn Sina y distingue l'essence d'une chose de son existence : ce qu'est un être ne dit pas qu'il est. De là sa preuve de l'existant nécessaire, un être dont l'essence implique l'existence et dont dépendent tous les êtres simplement possibles. De là aussi l'expérience de pensée de « l'homme volant » : un homme créé d'un coup, adulte, suspendu dans l'air, les yeux voilés, les membres écartés pour qu'ils ne se touchent pas ; privé de toute sensation, il affirmerait pourtant qu'il existe, ce qui montre, selon Ibn Sina, que la conscience de soi ne passe pas par le corps. Traduit en partie en latin à Tolède au XIIe siècle, le livre nourrit la scolastique, d'Albert le Grand à Thomas d'Aquin. Dans le monde islamique, al-Ghazali condamne vers 1095 trois de ses thèses, l'éternité du monde, la connaissance divine des seuls universels et le refus de la résurrection des corps ; Averroès lui répond, et la tradition avicennienne se poursuit, de Fakhr al-Din al-Razi à Nasir al-Din al-Tusi.
Réalisations et héritage
Principales réalisations
- Rédaction du Canon de la médecine, somme en cinq livres enseignée dans les facultés européennes jusqu'au XVIIe siècle
- Rédaction du Livre de la guérison, encyclopédie philosophique couvrant la logique, la physique, les mathématiques et la métaphysique
- Formulation des conditions d'épreuve d'un remède : maladie simple, dose mesurée, répétition des cas, constance de l'effet
- Distinction entre essence et existence et preuve de l'existant nécessaire, reprises par la scolastique latine
- Expérience de pensée de « l'homme volant » sur la conscience de soi indépendante des sens
- Livre de science pour Ala al-Dawla, l'un des premiers exposés de philosophie rédigés en persan
- Vizir de l'émir bouyide Shams al-Dawla à Hamadan
Héritage historique
Peu d'auteurs ont pesé aussi longtemps sur deux traditions à la fois. En Europe latine, le Canon a donné sa structure à l'enseignement médical pendant près de cinq siècles, et c'est en s'opposant à lui que la médecine de la Renaissance a commencé à s'émanciper des Anciens ; la métaphysique d'Avicenne, de son côté, a fourni à la scolastique la distinction entre essence et existence. Dans le monde islamique, son œuvre n'a pas été une étape mais un point de départ : après les attaques d'al-Ghazali, c'est sur ses textes, et non plus sur ceux d'Aristote, que se sont exercés les commentateurs, jusqu'à l'époque moderne. Sa figure est aujourd'hui revendiquée par plusieurs pays, Iran, Ouzbékistan, Tadjikistan, qui l'honorent sur des billets, des timbres et des monuments ; son mausolée de Hamadan a été reconstruit au milieu du XXe siècle. Les travaux récents, ceux de Dimitri Gutas notamment, invitent à lire son autobiographie comme un manifeste de méthode plutôt que comme un témoignage, et à mesurer son originalité par la confrontation patiente avec ses sources grecques et arabes.
Chronologie détaillée
Événements majeurs
Naissance
Vers 980, à Afshana, près de Boukhara, dans l'émirat samanide.
Médecin de l'émir Nuh ibn Mansur
Vers dix-sept ans, il soigne l'émir samanide et obtient l'accès à la bibliothèque royale de Boukhara.
Chute de Boukhara
Les Qarakhanides prennent la ville ; l'émirat samanide s'effondre.
Départ pour le Khwarezm
Vers 1002, après la mort de son père, il gagne Gurganj et la cour des émirs mamounides.
Gorgan et la rencontre de Juzjani
Vers 1012 ; Juzjani devient son élève et son secrétaire. Début du Canon de la médecine.
Médecin puis vizir à Hamadan
Vers 1015, au service de l'émir bouyide Shams al-Dawla ; début du Livre de la guérison.
Captivité à Fardajan
Quatre mois de forteresse pour avoir correspondu avec l'émir d'Ispahan ; il y écrit Hayy ibn Yaqzan.
Fuite vers Ispahan
Vers 1024, déguisé en soufi, il rejoint la cour d'Ala al-Dawla.
Sac d'Ispahan
Vers 1030, les Ghaznévides prennent la ville ; une partie de ses manuscrits est perdue.
Mort à Hamadan
En juin, au cours d'une campagne de l'émir, emporté par une colique.
Le Canon en latin
Gérard de Crémone, qui l'a traduit à Tolède, meurt cette année-là ; le Canon entre dans l'enseignement européen.
Chronologie géographique
Citations célèbres
« La médecine n'est pas une science difficile ; aussi y ai-je excellé en très peu de temps. » — autobiographie dictée à Juzjani.
« J'ai lu la Métaphysique quarante fois, au point de la savoir par cœur, sans en comprendre le propos. » — autobiographie dictée à Juzjani, avant l'épisode du commentaire d'al-Farabi.
Liens externes
Questions fréquentes
Qui était Avicenne ?
Un médecin et philosophe persan, Ibn Sina de son nom (vers 980 – 1037), né près de Boukhara et mort à Hamadan. Il est l'auteur du Canon de la médecine, manuel de référence des facultés européennes jusqu'au XVIIe siècle, et du Livre de la guérison, somme de philosophie aristotélicienne qui a marqué à la fois la pensée islamique et la scolastique latine.
Pourquoi Ibn Sina est-il appelé Avicenne ?
C'est la forme que son nom a prise dans les traductions latines du XIIe siècle, réalisées notamment à Tolède, sans doute par l'intermédiaire de l'hébreu. Le même phénomène a donné Averroès pour Ibn Rushd. Dans le monde persan, on le nomme couramment Bu Ali Sina.
Avicenne était-il arabe ou persan ?
Persan : il est né dans un milieu iranien de l'émirat samanide et a passé sa vie dans les cours de l'Iran actuel. Il écrivait surtout en arabe, langue savante de son temps, et a aussi rédigé des ouvrages en persan. Son lieu de naissance se trouve aujourd'hui en Ouzbékistan, ce qui explique que plusieurs pays le revendiquent.
Qu'est-ce que le Canon de la médecine ?
Une somme en cinq livres qui ordonne la médecine grecque, notamment celle de Galien, et l'apport des médecins de langue arabe : principes généraux, remèdes simples, maladies organe par organe, affections générales comme les fièvres, remèdes composés. Traduit en latin par Gérard de Crémone au XIIe siècle, il a été imprimé et commenté en Europe jusqu'au XVIIe siècle.
Qu'est-ce que l'« homme volant » d'Avicenne ?
Une expérience de pensée du Livre de la guérison : un homme créé adulte, suspendu dans l'air, les yeux couverts et les membres séparés, privé de toute sensation, saurait encore qu'il existe. Ibn Sina en tire que l'âme a conscience d'elle-même indépendamment du corps. Le raisonnement a souvent été rapproché, bien plus tard, du « je pense » de Descartes.
Sources et bibliographie
Sources primaires
- Ibn Sina, al-Qanun fi al-tibb (Canon de la médecine)
- Ibn Sina, Kitab al-Shifa (Livre de la guérison)
- Ibn Sina et Abu Ubayd al-Juzjani, Sira (autobiographie et biographie)
Sources secondaires
- William E. Gohlman, The Life of Ibn Sina: A Critical Edition and Annotated Translation
- Dimitri Gutas, Avicenna and the Aristotelian Tradition
- Jon McGinnis, Avicenna
- Dimitri Gutas, « Ibn Sina [Avicenna] », Stanford Encyclopedia of Philosophy
Références externes
Voir aussi
Personnages connexes
Hildegarde de Bingen
Abbesse bénédictine, compositrice et visionnaire du XIIe siècle
Hypatie d’Alexandrie
Philosophe, mathématicienne et astronome néoplatonicienne du IVe-Ve siècle
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