Qui tient la plume : l'histoire écrite par ses acteurs
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Qui tient la plume : l'histoire écrite par ses acteurs

Par Historic Figures
12 min de lecture

Augustin raconte sa conversion onze ans après, Napoléon dicte la sienne sous surveillance. Huit vies connues par un texte que leur propre sujet contrôlait.

Pour beaucoup de vies célèbres, la source principale n’est ni un registre administratif ni le témoignage d’un tiers : c’est un texte que l’intéressé a écrit, dicté ou relu. Rousseau a donné ses Confessions, Ibn Khaldoun une Autobiographie qui documente ses missions politiques, et l’usage s’est généralisé au point que l’absence d’un tel texte se remarque plus que sa présence.

Ces récits ne sont pas des faux. Ils sont écrits d’un point précis : une date, une situation, un adversaire. Un homme en captivité, une femme que les archives officielles ont refusée, un vaincu du Parti ne racontent pas la même chose dans les mêmes termes — et surtout, ils n’écrivent pas au même moment que les faits.

Trois questions suffisent à replacer un texte pareil : quand a-t-il été rédigé par rapport à ce qu’il raconte, dans quelle situation se trouvait l’auteur, et contre quelle autre version écrivait-il ? Huit cas, de 397 à 1994.

Augustin — le récit vient onze ans après la scène

Augustin naît en 354 à Thagaste, en Numidie, dans une famille romano-berbère. Il part étudier la rhétorique à Carthage en 371, appartient pendant près de neuf ans à l’élite des auditeurs manichéens, connaît à Milan en 386 l’épisode du tolle lege suivi de la retraite de Cassiciacum, et reçoit le baptême d’Ambroise à la veillée pascale de 387.

Les Confessions sont écrites entre 397 et 401. Autrement dit onze ans au moins après la conversion qu’elles racontent — et deux ans après que leur auteur est devenu évêque d’Hippone, en 395, au moment où il engage ses grandes controverses doctrinales.

Cela ne rend pas le récit mensonger, cela le rend orienté : les années manichéennes y figurent parce qu’elles servent la démonstration de l’évêque en fonction, et la trajectoire y prend la forme qu’elle a une fois connue sa fin. La méditation sur la mémoire et le temps qui occupe la fin du livre n’est pas un ornement : c’est l’auteur qui explique lui-même que se souvenir est une opération, pas un enregistrement.

Napoléon — dicter, faute de pouvoir agir

Après Waterloo, Napoléon est exilé par les Britanniques à Sainte-Hélène, au milieu de l’Atlantique Sud. Installé à Longwood, dans des conditions rudes et sous la surveillance constante de ses geôliers, il n’a plus de moyen d’action — sauf un. Il dicte.

Le Mémorial de Sainte-Hélène, rédigé par Las Cases, est le produit de ces années. Napoléon y meurt le 5 mai 1821, à 51 ans, probablement d’un cancer de l’estomac. Le texte, lui, continue de travailler : en 1840, le retour des cendres ramène solennellement sa dépouille à Paris, aux Invalides, où elle repose toujours.

Dix-neuf ans séparent la mort de ce transfert national. Entre les deux, aucun fait militaire nouveau : seulement une version, écrite par le vaincu, qui a eu le temps de devenir la version courante. La captivité, qui devait clore l’affaire, lui a fourni ce qui lui manquait — du temps d’écriture.

Mary Seacole — écrire pour entrer dans une archive qui l’a refusée

Mary Seacole soigne des victimes du choléra dans les Caraïbes et en Amérique centrale, puis se présente pour servir en Crimée. Elle essuie des refus officiels. Elle finance alors elle-même sa traversée et ouvre la British Hotel, où elle combine soins médicaux, logistique et ravitaillement pour les soldats britanniques.

En 1857 paraissent les Wonderful Adventures of Mrs Seacole in Many Lands, l’une des premières autobiographies publiées par une femme noire de l’époque victorienne. Le cas est l’inverse exact du précédent : Napoléon écrit pour corriger une archive qui parle abondamment de lui, Seacole écrit parce que l’archive institutionnelle l’a écartée et qu’il n’existe, sinon, aucun document où son travail figure.

D’où une conséquence méthodologique gênante : ce que nous savons d’elle nous vient en grande partie du seul témoin qui avait intérêt à ce qu’elle existe. Ce n’est pas une raison de récuser le livre. C’est une raison de mesurer ce que produit un système qui laisse à l’intéressée le soin de tenir ses propres archives.

Trotsky — une œuvre bâtie contre un effacement

Trotsky coordonne l’insurrection d’octobre 1917 à la tête du Comité militaire révolutionnaire, signe la paix de Brest-Litovsk en 1918, organise et commande l’Armée rouge à partir de 1919. Puis la mécanique s’inverse : exclu du Parti en 1927 pour son opposition à Staline, déporté à Alma-Ata en 1928, expulsé d’Union soviétique l’année suivante.

C’est sur l’île turque de Büyükada, près d’Istanbul, qu’il rédige ses mémoires, Ma vie, et une biographie monumentale de Lénine, avant son Histoire de la révolution russe. Expulsé de Turquie en 1933, il passe par la France — Royan, puis Barbizon en résidence surveillée — avant le Mexique, d’où il lance la Quatrième Internationale en 1938. Le NKVD le fait assassiner à Coyoacán le 21 août 1940.

L’enjeu de ces livres n’est pas la postérité au sens vague : ils s’écrivent pendant qu’une administration d’État efface méthodiquement son nom des récits officiels de la révolution qu’il a conduite. Ici l’autobiographie est une pièce de procédure, produite contre une autre version dotée, elle, d’un appareil d’État.

Churchill — le vainqueur tient aussi la plume

Churchill est célèbre avant d’être élu : son évasion d’un camp de prisonniers boers, en 1899, lui vaut une notoriété dont il fait immédiatement usage. Député dès 1900, il mène de front une carrière politique et journalistique. Dans les années 1930, écarté du pouvoir, il écrit abondamment — une biographie monumentale de son ancêtre le duc de Marlborough, des ouvrages d’histoire militaire — tout en multipliant les avertissements sur la menace nazie.

Premier ministre en 1940, il conduit la guerre jusqu’à la victoire de 1945, et perd les élections la même année. Revenu au pouvoir en 1951, il reçoit en 1953 le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre historique, et se retire en 1955.

La séquence mérite d’être lue dans l’ordre : l’homme qui a dirigé l’événement est distingué, huit ans après, pour la manière dont il l’a raconté. Ses fiches d’état civil professionnel portent, côte à côte, « homme d’État » et « historien ». Le cumul est rare et il a des effets : une part de ce que le public tient pour l’histoire de la guerre passe par la plume de l’un de ses principaux acteurs.

Rosa Parks — trente-sept ans pour corriger une phrase

Le 1er décembre 1955, Rosa Parks refuse de céder son siège dans un bus de Montgomery et déclenche le boycott. La Cour suprême confirme Browder v. Gayle en 1956 et invalide la ségrégation dans les bus. Le récit populaire s’installe aussitôt : une couturière fatiguée après sa journée.

Ce récit est faux, et elle passe des décennies à le dire. Elle est secrétaire de la branche NAACP de Montgomery depuis 1943 et mène des enquêtes sur les injustices locales depuis douze ans quand elle s’assied dans ce bus. Ses mémoires, My Story (1992) puis Quiet Strength (1994), et ses conférences y reviennent : « Les gens disent toujours que je n’ai pas cédé mon siège parce que j’étais fatiguée, mais ce n’est pas vrai… J’étais fatiguée de céder. »

Trente-sept ans séparent le geste du livre. Dans l’intervalle, la version simplifiée a circulé sans contradicteur, et les travaux ultérieurs — ceux de Jeanne Theoharis en particulier — ont dû rétablir l’étendue d’un militantisme qui ne se réduit pas à 1955. Écrire tard, c’est écrire contre une légende déjà formée ; l’auteure est alors en position de témoin minoritaire dans son propre dossier.

Mère Teresa — le texte qui n’était pas écrit pour nous

Mère Teresa fonde les Missionnaires de la Charité, approuvées canoniquement à Calcutta en 1950, reçoit le prix Nobel de la paix en 1979, ouvre un foyer pour personnes atteintes du VIH/sida à New York en 1985 et meurt le 5 septembre 1997, avec des funérailles d’État indiennes.

Ce qui a modifié la lecture de sa vie ne vient d’aucun de ces épisodes publics. Les archives de sa congrégation conservent sa correspondance, dont les lettres compilées sous le titre Come Be My Light. Le processus de béatification ouvert en 1999 met au jour, à côté des témoignages de miracles, une longue expérience d’aridité intérieure — ce que la tradition spirituelle appelle la nuit.

Ces lettres n’étaient pas destinées au public, et c’est précisément ce qui leur donne leur valeur documentaire. Le principe vaut à l’envers de tous les cas précédents : un texte écrit sans lecteur à convaincre ne subit pas la mise en forme qu’impose un livre de mémoires. La contrepartie est qu’il n’a pas été soumis au consentement de son auteure.

Tomoe Gozen — quand personne n’a tenu la plume

Tomoe Gozen aurait commandé des cavaliers pour Minamoto no Yoshinaka, participé aux batailles de Yokotagawara en 1181, de Kurikara en 1183 et d’Awazu en 1184. Le conditionnel est obligatoire : ces épisodes nous viennent du Heike monogatari, un récit épique, et des chroniques tardives qui la font mourir nonne à Gichū-ji en 1247. Aucun texte d’elle, aucun document qui ne soit littéraire.

Résultat : son historicité même est discutée par les historiens. Là où les sept cas précédents posaient la question de la partialité d’une source, celui-ci pose la question de son existence. Le portrait subsiste — archère et cavalière hors pair, loyauté exemplaire — mais c’est le portrait d’un auteur, composé pour un public, et il n’a personne en face pour le corriger.

Ce que cela change à la lecture

Une date d’écriture n’est pas un détail bibliographique, c’est une donnée du dossier. Onze ans pour Augustin, près de six ans de captivité pour Napoléon, trente-sept ans pour Rosa Parks : à chaque fois, l’écart sépare l’événement de la situation qui a rendu son récit nécessaire.

Le cas de Nelson Mandela montre à quoi ressemble un dossier complet. Son autobiographie, Un long chemin vers la liberté, paraît en 1994, coécrite avec Richard Stengel, et reconnaît explicitement l’apport collectif de l’ANC. Mais il existe à côté la transcription détaillée du procès de Rivonia, conservée aux Archives nationales d’Afrique du Sud, où il fut condamné à perpétuité en 1964, et les lettres écrites de Robben Island, publiées en 2018. Trois sources de nature différente, produites à trois moments et pour trois usages : le récit rétrospectif peut être confronté, ce qui est exactement ce qui manque pour Tomoe Gozen.

La question à poser devant un mémoire n’est donc pas « dit-il la vérité ». C’est : que pouvait-il dire d’autre, à ce moment-là, dans cette position ? Les figures que l’histoire a laissées de côté sont très souvent celles dont personne, elles-mêmes comprises, n’a tenu le registre.