9 figures historiques majeures dont personne ne parle
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9 figures historiques majeures dont personne ne parle

Par Historic Figures
13 min de lecture

Elle a peint abstrait avant Kandinsky. Il a parcouru quatre fois plus de route que Marco Polo. Neuf trajectoires décisives, et les raisons précises de leur oubli.

L’oubli historique n’est pas un accident statistique. Il suit des règles, et elles se lisent en creux dans les neuf trajectoires qui suivent : écrire dans une langue que l’Europe ne lisait pas, être une femme dans une institution qui n’admettait pas les femmes, voir son œuvre détruite, ou avoir soi-même organisé son propre silence.

Aucune de ces personnes n’est mineure. Toutes manquent aux manuels.

Hypatie d’Alexandrie (v. 350-370 — 415)

Mathématicienne, astronome, à la tête de l’école néoplatonicienne d’Alexandrie. Elle commente Apollonios, Diophante, et travaille avec son père Théon sur l’Almageste de Ptolémée.

Hypatie est lynchée en 415 par une foule chrétienne. Aucun de ses écrits ne nous est parvenu. Nous ne la connaissons qu’indirectement — par les lettres de son élève Synésios de Cyrène, puis par des sources bien postérieures.

C’est la première règle de l’oubli : quand l’œuvre disparaît, la réputation devient une question de témoignages de seconde main. Et ceux-ci s’intéressent davantage aux circonstances de sa mort qu’à ses mathématiques.

Murasaki Shikibu (v. 973 — v. 1014)

Dame de la cour de Heian, elle écrit Le Dit du Genji, que l’on tient couramment pour le premier roman de l’histoire mondiale. Plus de mille pages, une psychologie des personnages d’une finesse qui n’aura pas d’équivalent occidental avant des siècles.

Murasaki Shikibu écrivait en japonais, à une époque où les hommes lettrés écrivaient en chinois. Le japonais était considéré comme la langue des femmes, donc mineure. C’est précisément ce mépris qui lui a laissé les coudées franches.

En Occident, on enseigne le roman comme une invention européenne du XVIIe ou XVIIIe siècle.

Hildegarde de Bingen (1098 — 1179)

Abbesse, compositrice, autrice de traités de médecine et d’histoire naturelle, correspondante des papes et des empereurs. Sa musique se joue encore.

Hildegarde est reconnue docteure de l’Église — en 2012, huit siècles après sa mort. Elle est l’une des quatre femmes à porter ce titre.

Son cas illustre une variante de l’oubli : la reconnaissance existe, mais arrive si tard qu’elle ne façonne plus le récit commun.

Ibn Battuta (1304 — 1368/69)

Parti de Tanger à vingt et un ans, il voyage pendant près de trente ans : Afrique du Nord, Arabie, Perse, Inde, Maldives, Asie du Sud-Est, Chine, et jusqu’au Mali. On estime son parcours à quelque 120 000 kilomètres.

C’est environ quatre fois la distance parcourue par Marco Polo. Son récit, la Rihla, est une source majeure sur le monde du XIVe siècle.

Nous avons un article sur Marco Polo et Christophe Colomb. Demandez autour de vous qui était Ibn Battuta.

Njinga Mbande (v. 1583 — 1663)

Reine du Ndongo puis du Matamba, dans l’actuel Angola. Elle tient tête aux Portugais pendant près de quarante ans, combinant campagnes militaires, alliances avec les Néerlandais, et une diplomatie retorse.

Njinga négociait en portugais, avait étudié les usages diplomatiques européens, et s’en servait contre ceux qui les avaient apportés.

L’historiographie coloniale a longtemps préféré la dépeindre en despote sanguinaire. Il est plus confortable de raconter une sauvagerie qu’une stratège qui vous a tenu en échec quarante ans.

Sor Juana Inés de la Cruz (1648 — 1695)

Religieuse mexicaine, poétesse, savante. Sa Respuesta a Sor Filotea (1691) est l’un des premiers textes documentés défendant le droit des femmes à l’instruction.

La hiérarchie ecclésiastique la contraint au silence. Sor Juana se sépare de sa bibliothèque — l’une des plus importantes de Nouvelle-Espagne — et cesse d’écrire. Elle meurt quatre ans plus tard en soignant ses consœurs pendant une épidémie.

Ici l’oubli n’est pas passif : il a été imposé, de son vivant, par une institution qui en avait les moyens.

Mary Seacole (1805 — 1881)

Née en Jamaïque d’un père écossais et d’une mère jamaïcaine, elle se porte volontaire pour partir en Crimée. On la refuse. Elle finance elle-même le voyage, ouvre le « British Hotel » près du front, et soigne les blessés au plus près des combats.

Son autobiographie, parue en 1857, est un succès. Puis plus rien pendant un siècle, tandis que Florence Nightingale devient l’unique visage de l’infirmerie de guerre.

La redécouverte de Mary Seacole date des années 1980.

Yaa Asantewaa (v. 1840 — 1921)

Reine mère d’Ejisu, dans l’empire ashanti. En 1900, après la déportation du roi par les Britanniques et l’exigence coloniale de s’emparer du Tabouret d’or — le siège sacré de la nation ashanti — elle prend la tête de la révolte quand les chefs hésitent.

La guerre du Tabouret d’or est la dernière grande résistance ashanti. Yaa Asantewaa est déportée aux Seychelles, où elle meurt en 1921 sans avoir revu son pays.

Hilma af Klint (1862 — 1944)

Elle peint ses premières toiles abstraites en 1906. Kandinsky, à qui l’on attribue couramment la première œuvre abstraite, date la sienne de 1910 ou 1911.

Mais Hilma af Klint a stipulé que son travail ne soit pas exposé avant vingt ans après sa mort, jugeant son époque incapable de le recevoir. Première rétrospective d’ampleur : 1986. L’exposition du Guggenheim de 2018 bat le record de fréquentation de l’institution.

Son oubli est le seul de cette liste à avoir été organisé par l’intéressée elle-même.

Ce que ces neuf cas révèlent

Rapprochez-les et les mécanismes se dégagent nettement.

La langue. Murasaki écrivait en japonais, Ibn Battuta en arabe, Sor Juana en espagnol colonial. Le canon historique occidental s’est constitué à partir de ce que l’Europe savante pouvait lire.

L’institution. Sor Juana a été réduite au silence par l’Église, Mary Seacole écartée par l’administration militaire britannique, Hypatie tuée par une foule. Aucune n’a été jugée sur ses travaux.

La destruction matérielle. Sans manuscrits, pas de postérité. L’œuvre d’Hypatie a disparu ; il ne reste qu’un récit de sa mort.

Le récit du vainqueur. Njinga et Yaa Asantewaa ont résisté à des puissances coloniales qui ont ensuite rédigé l’histoire de la région.

Trois autres figures de notre encyclopédie relèvent des mêmes logiques : la reine Seondeok, première souveraine régnante de Silla, Tomoe Gozen, guerrière du Japon médiéval dont l’historicité reste discutée parce que nous ne la connaissons que par un récit épique, et Nanny des Marrons, qui tint tête aux Britanniques en Jamaïque et dont la trace documentaire mêle archives coloniales et tradition orale.

L’histoire que l’on enseigne n’est pas l’histoire de ce qui s’est passé. C’est l’histoire de ce qui a été écrit, conservé, traduit, et jugé digne d’être transmis. Ces quatre filtres ne retiennent pas les mêmes choses.