Ils n'étaient pas payés pour faire ce qui compte
Bach livrait une cantate par semaine sous contrat, Hedy Lamarr brevetait entre deux tournages. Huit vies au même examen : qui payait, et pour quoi faire ?
D’une œuvre, on demande d’ordinaire si elle a été reconnue. Il existe une question plus prosaïque, et mieux documentée : qui payait ? Un contrat d’embauche, une pension annuelle, un dépôt de brevet, un registre de vente laissent des traces datées, là où l’inspiration n’en laisse aucune.
Posons le même examen à huit trajectoires : au moment où cette personne produit ce qui restera d’elle, de quoi vit-elle, et quel rapport ce gagne-pain entretient-il avec ce travail ? Trois réponses seulement reviennent. Le poste commande l’œuvre, et du même geste l’enferme. Le métier la finance sans l’avoir jamais demandée. Ou bien aucun poste n’existe, et il faut s’en fabriquer l’équivalent. Huit cas, de 1703 à 1948.
Johann Sebastian Bach — le contrat produisait l’œuvre
Bach a passé sa vie sous contrat, et sa production se lit comme une suite de fiches de poste. Organiste à Arnstadt en 1703 ; Konzertmeister à Weimar de 1708 à 1717, où il doit une cantate par mois et compose l’essentiel de son œuvre d’orgue ; Kapellmeister à Köthen de 1717 à 1723, où la liturgie calviniste, moins exigeante en musique, le tourne vers l’instrumental — Concertos brandebourgeois, Suites pour violoncelle, premier livre du Clavier bien tempéré.
En 1723, il devient Thomaskantor à Leipzig : musique des principales églises, école Saint-Thomas, cérémonies universitaires, et une cantate hebdomadaire pour tout le cycle liturgique. Entre 1723 et 1729, il livre plusieurs cycles complets, la Passion selon saint Jean en 1724, celle selon saint Matthieu en 1727.
Rien de cela n’est du temps volé : c’est le travail commandé. Mais le contrat qui a produit ces œuvres les a tenues dans un périmètre. De son vivant, Bach est surtout célèbre comme virtuose de l’orgue et expert en facture instrumentale, sollicité pour examiner des instruments neufs à Halle ou à Hambourg ; ses cantates et ses passions, jugées complexes, ne dépassent guère le cadre liturgique de Leipzig.
Olympe de Gouges — un texte constitutionnel sans mandat
Née Marie Gouze à Montauban en 1748, fille d’un boucher, Olympe de Gouges est veuve dès 1766 et part pour Paris avec son fils. Son métier déclaré est celui des lettres : un roman, puis le théâtre. Zamore et Mirza ou l’esclavage des Noirs, écrite en 1784 et soumise à la Comédie-Française, met cinq ans à être jouée — la censure la bloque jusqu’en 1789.
Son travail politique, lui, n’a aucun employeur. Ses brochures s’adressent à une Assemblée où elle n’a ni siège ni voix, et circulent sous forme de placards dans les rues de Paris. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de septembre 1791 reprend point par point le texte de 1789 pour y inscrire l’égalité civique : un texte de nature constitutionnelle, écrit par une personne à qui la Constitution ne reconnaît pas la citoyenneté.
Le régime sans poste a un coût propre, ici maximal. Le seul retour institutionnel que son écriture obtiendra est judiciaire : arrêtée le 20 juillet 1793 pour avoir placardé une affiche invitant les citoyens à choisir la forme du gouvernement, elle est guillotinée le 3 novembre.
Mary Anning — la boutique payait, la signature allait à d’autres
Mary Anning est le cas où le gagne-pain et le travail scientifique sont le même geste. Née en 1799 à Lyme Regis dans une famille modeste, elle apprend de son père, ébéniste et collectionneur occasionnel, à repérer les fossiles que les falaises jurassiques libèrent après chaque tempête, et que les touristes victoriens achètent comme souvenirs. Sa boutique de Broad Street, l’« Anning’s Fossil Depot », vend des pièces à William Buckland, Louis Agassiz ou Gideon Mantell.
Ce commerce finance des découvertes de premier plan : un ichthyosaure presque complet dégagé avec son frère Joseph en 1811, un plésiosaure en 1823 dont la morphologie fait d’abord soupçonner une fraude à Georges Cuvier, le premier ptérosaure britannique, Dimorphodon macronyx, en 1828.
Il finance tout, sauf la signature. Les géologues de la haute société publient ses trouvailles sous leur nom, en la créditant en note ou pas du tout ; elle ne peut pas assister aux réunions de la Geological Society, interdite aux femmes jusqu’en 1904. Son revenu dépend donc de l’intégrité de ses clients. La même Geological Society lui accorde une pension annuelle en 1838, neuf ans avant sa mort.
Jean Jaurès — l’agrégé qui s’est fabriqué un journal
Jaurès entre à l’École normale supérieure en 1878 et devient agrégé de philosophie en 1881. Son métier, c’est l’enseignement secondaire : Albi, puis Toulouse. Élu député du Tarn en 1885 à vingt-six ans comme républicain modéré, il est battu en 1889 et se replie sur le conseil municipal de Toulouse. Ces années sans mandat national sont décisives : quand les verriers de Carmaux se mettent en grève en 1892, ce sont eux qui le sollicitent, et il remporte l’élection partielle de 1893 sous l’étiquette socialiste indépendante.
L’instrument de sa force n’est pourtant pas la Chambre, c’est la presse : ses articles sur l’affaire Dreyfus paraissent dans La Dépêche, La Petite République, puis L’Aurore, et lui valent menaces et diffamation. Le 18 avril 1904, il fonde L’Humanité comme quotidien de la gauche socialiste ; l’unification de 1905 au Congrès du Globe en découle autant que de ses discours. Un homme dont le pouvoir tient à un journal qu’il a fallu créer n’occupe pas la position d’un ministre. Il est assassiné au Café du Croissant le 31 juillet 1914.
Hilma af Klint — les portraits de notables payaient l’atelier
Admise à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm en 1882, Hilma af Klint mène d’abord une carrière reconnue : portraitiste et paysagiste, elle expose au Salon de l’Académie dans les années 1890, reçoit des commandes de portraits de notables suédois et exécute des aquarelles de flore marine destinées à la recherche vétérinaire. Ce travail alimentaire lui procure les ressources pour louer l’atelier du 5 Hamngatan, partagé avec son amie Anna Cassel.
C’est là que commence, en 1906, la série des Paintings for the Temple : 193 peintures non figuratives, achevées en 1915. Rudolf Steiner, rencontré à Stockholm en 1908, en reconnaît la puissance mais l’exhorte à attendre, jugeant le public mal préparé.
Elle attend. En 1928, à l’exposition de l’Association des femmes artistes, elle montre encore des paysages naturalistes. À sa mort en 1944, elle laisse 1 300 peintures et plus de 26 000 pages de carnets, que son neveu Erik conserve dans un grenier pendant deux décennies, conformément à ses instructions. Il faut l’exposition du Los Angeles County Museum of Art de 1986 pour que l’œuvre entre sur la scène internationale.
Grace Hopper — payée pour calculer des trajectoires
Docteure en mathématiques de Yale en 1934 avec une thèse sur les séries de Laplace, Grace Hopper enseigne l’analyse et la géométrie à Vassar. Quand les États-Unis entrent en guerre, elle se porte volontaire pour la Navy Reserve malgré son âge, trente-quatre ans, et un poids insuffisant qui exige une dérogation. Affectée en 1944 au Harvard Computation Laboratory d’Howard Aiken, elle est payée pour une tâche précise : écrire des routines de calcul de trajectoires balistiques sur le Mark I, et en produire les manuels d’utilisation.
Le compilateur n’est dans aucune de ces lignes. Recrutée en 1949 par Eckert-Mauchly pour travailler sur l’UNIVAC, elle y conçoit l’A-0, premier compilateur, puis Flow-Matic chez Remington Rand et Sperry : l’idée qu’une machine puisse traduire elle-même des instructions lisibles par un humain. La résistance vient moins de la technique que des industriels, qui craignent de perdre le contrôle en acceptant une standardisation ; elle y répond en constituant le CODASYL en 1959, d’où sortira le COBOL. Contre-amirale à titre honorifique en 1985 : trente-six ans après l’A-0.
Hedy Lamarr — un brevet entre deux tournages
Née Hedwig Eva Maria Kiesler à Vienne en 1914, Hedy Lamarr fuit l’Europe en 1937, est repérée par Louis B. Mayer et signe avec la Metro-Goldwyn-Mayer. Son employeur la paie pour tourner, et elle tourne : Algiers en 1938, puis une décennie de mélodrames et de films d’aventure jusqu’à Samson and Delilah en 1949.
En 1941-1942, face à la menace sous-marine de l’Axe, elle conçoit avec le compositeur George Antheil un système de guidage par sauts de fréquence destiné à rendre inopérant le brouillage des torpilles radioguidées — un émetteur-récepteur synchronisé dont le principe est emprunté aux rouleaux perforés des pianos mécaniques. Le brevet US2292387 est déposé le 11 août 1942. Ces séances de travail, plans de torpilles et prototypes compris, s’intercalent entre les tournages ; son mariage antérieur avec l’industriel de l’armement Fritz Mandl lui avait donné accès à des milieux où elle avait observé des systèmes de contrôle à distance.
L’US Navy ne met pas l’invention en œuvre, conserve la technologie, et l’affecte, elle, aux tournées de vente de bons de guerre. Le principe d’étalement de spectre sera repris dans les années 1960, et le Pioneer Award de l’Electronic Frontier Foundation arrive en 1997 : cinquante-cinq ans après le dépôt.
Claude Shannon — un mémoire de master à la base du numérique
Claude Shannon sort de l’université du Michigan en 1936 avec un double diplôme de mathématiques et de génie électrique. Sa thèse de master au MIT, en 1937, applique l’algèbre de Boole aux circuits à relais et démontre que la logique peut commander des commutateurs électriques. C’est le fondement des circuits numériques, et c’est, au moment où il l’écrit, un travail d’étudiant que personne ne lui a commandé.
Recruté par les laboratoires Bell en 1941, il est payé pour la cryptographie militaire et la théorie des transmissions, aux côtés de Hendrik Bode et Warren Weaver. L’article de 1948, « A Mathematical Theory of Communication », qui définit l’information en bits et établit la capacité d’un canal en fonction de la bande passante et du bruit, sort de ce cadre industriel sans s’y réduire : les ingénieurs électriciens voient d’abord dans cette approche statistique un éloignement des modèles déterministes.
Trois régimes, et ce que chacun coûte
Le poste qui commande l’œuvre, c’est Bach : une production massive, régulière, sans équivalent technique — et confinée au périmètre liturgique qui la payait. Le métier qui finance sans demander, c’est af Klint peignant des notables pour louer l’atelier où dormira le cycle du Temple, Lamarr brevetant entre deux plateaux, Anning vendant les fossiles dont d’autres signent la description, Hopper détournant vers le compilateur un poste de calcul balistique. L’absence de poste, enfin, c’est Olympe de Gouges écrivant un texte constitutionnel sans en avoir le droit, et Jaurès fondant un quotidien pour avoir une tribune.
Cette grille explique des délais. Un travail payé par une institution circule dans les canaux de cette institution, et nulle part ailleurs : c’est pourquoi les passions de Bach sont restées à Leipzig, et le brevet de Lamarr dans les cartons de la Navy. Un travail que rien ne finance n’a aucun canal du tout : il attend un grenier, une exposition, un bicentenaire. Ada Lovelace publie ses Notes en 1843 en annotant l’article d’un autre ; Émilie du Châtelet achève sa traduction des Principia en 1749, l’année de sa mort, sans avoir jamais occupé de chaire — aucune ne lui était ouverte.
« De quoi vivait-elle ? » est donc une question de méthode, et une question facile : contrats, pensions, brevets et registres de vente sont archivés. Elle rejoint ce qui vaut aux scientifiques qui avaient raison trop tôt d’avoir attendu si longtemps : il ne suffit pas d’avoir produit, il faut avoir été en position d’être diffusé. Les figures que l’histoire a laissées de côté sont massivement celles que personne ne payait pour ce qu’elles faisaient de mieux.
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